21.11.2011
Edito : Après 10 portraits, quel premier bilan ?
Dix jeunes de la « génération Y » ont été interviewés depuis début septembre dans le cadre de ce blog. Quel premier bilan peut-on dresser de ces rencontres ?
D’un point de vue salarial, ces jeunes ne roulent pas sur l’or. La moyenne de ce panel? Environ 1700 euros net par mois, soit des salaires leur permettant tout juste de vivre à Paris, sachant que les loyers qui représentent un tiers du budget, ne vont que très rarement en dessous de 700 euros. Ils dépensent leur argent dans les achats courants, les courses, font attention aux prix, trouvent que la vie est de plus en plus chère. Ceux dont le salaire est plus proche de 2000 euros s’autorisent des voyages, des sorties, des restaurants, des cinémas…
Car ces jeunes veulent en profiter, restent optimistes, s’apitoient peu sur leur sort, relativisent beaucoup. Finalement l’argent n’est pas si important que cela pour eux. Ce qui compte, c’est la vie privée, les amis, la famille, l’équilibre entre le temps de travail et les loisirs…
En terme politique, il y a très peu d’engagement politique. Seule une jeune de ce panel se dit militante du Parti Socialiste. Les autres se contentent plutôt de s’intéresser à l’actualité, de près ou de loin, selon le temps et l’envie. Ils ont beaucoup suivi l’affaire DSK, mais aussi les révolutions arabes, les soubresauts de la crise économique…
Ce panel est situé très majoritairement au centre gauche : huit jeunes sur dix voteront Parti Socialiste, EELV ou Modem en 2012, contre deux pour le Président sortant.
De façon très surprenante, beaucoup ont les mêmes griefs contre Nicolas Sarkozy. Ils lui reprochent bien plus son style que sa politique : une certaine nervosité et arrogance dans le comportement, la protection d’une caste, une tendance à l’hyperprésidentialisation et au Président-roi…
* * *
Les portraits de ces jeunes de la génération Y vont se poursuivre. L’objectif reste le même : offrir le plus large panel possible.
Une nouvelle rubrique va néanmoins voir le jour.
Avec « Paroles de jeunes étrangers », ce sont par exemple des Chinois, Américains, Israéliens, Espagnols entre 20 et 30 ans qui seront interviewés.
Vivant en France pour leurs études ou leur travail, également confrontés à la crise dans leur pays d’origine, leur témoignage permettra de prendre du recul sur ce qui se passe chez nous, de mettre en lumière et de mieux analyser la jeunesse française.
10:54 Écrit par Julia Van Aelst dans Editos | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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14.11.2011
Jordan, 27 ans, interne en psychiatrie

De ses yeux noisettes cachés derrière ses lunettes de vue, Jordan regarde à travers la vitre au dehors et se souvient de sa décision de devenir psychiatre. Cela est venu rapidement après les premières années de tronc commun, réalisant que la technique et les simples gestes comme « recoudre ou réduire les fractures », l’ennuyaient. Attiré par les enfants, par ce « supplément d’âme » qu’il trouve chez eux bien plus que chez les adultes, il devient pédo-psychiatre. Et aujourd’hui à 27 ans et à un niveau BAC+10, Jordan suit sa dernière année de médecine. Il est interne, c’est-à-dire officiellement médecin.
Avec ses dix années d’études, Jordan gagne environ 1700 euros par mois. Mais grâce aux gardes, il peut toucher un peu plus de 2000 euros : « A Paris, le salaire que je gagne sans gardes est juste suffisant. Cela me permet de vivre au quotidien mais pas de faire des projets ou des voyages ». Pourtant, Jordan ne se plaint pas, il se considère même comme un « privilégié » par rapport à la misère sociale qu’il côtoie tous les jours dans le cadre de son travail. C’est comme cela qu’il ressent la crise : à travers ses patients qui parfois s’inventent ou exagèrent des pathologies pour pouvoir fréquenter l’hôpital et « avoir des plats chauds car ils n’ont plus d’argent pour s’acheter à manger ». Alors oui, Jordan trouverait cela « incorrect » de se plaindre.
Son salaire à lui part dans son loyer de 810 euros, les dépenses courantes, les voyages qu'il peut se permettre grâce à l'argent qu'il gagne pendant les gardes, et enfin les livres. Car Jordan lit beaucoup, il se considère même parfois comme acheteur compulsif de bouquins. Tout y passe, la philosophie, les romans, les ouvrages de psychologie….et Jordan lit pendant les gardes de nuit ou le soir, avant d’aller dormir. Il suit également l’actualité mais trouve médiocre le traitement des médias français : « La Grèce, le triple A….j’ai l’impression qu’on nous a jamais autant parlé de tout, mais aussi de rien. Par exemple, on nous parle des 7 milliards d’êtres humains sur Terre et tout ce qu’on nous montre, c’est des images de bébés. Mais moi j’en m’en fous de l’image d’une gamine des Philippines ! Il n’y a aucune analyse, c’est pire que la météo !»
Jordan porte un regard indéniablement acéré sur la société actuelle. Nourri par un fort humanisme, il la trouve profondément individualiste, autistique : « Quand ca va mal, on a tendance à se recroqueviller, c’est un mécanisme de protection. Plus tu es dans une société de merde, plus tu te dis « chacun pour soi ». Une société qui va mal, une société où pour Jordan l’économie a pris le pas au détriment de tout le reste et surtout de l’humain. Il y a quelques années, il est parti au Togo pour une mission humanitaire. Il se souvient, amer, des propos tenus à l’égard d’une fillette malade : « ils disaient qu’on ne pouvait pas la sauver car elle n’avait pas d’argent pour une transfusion ». Et ça, Jordan n’accepte pas : « le fait que ce soit l’économie qui dicte le monde est une manière qu’a trouvé l’être humain de s’autodétruire puisque c’est lui-même qui a mis en place ce système ».
Il aimerait donc que les politiques sociales soient remises au cœur du débat de la présidentielle 2012. En tant que médecin, la santé lui est chère. Inconcevable pour lui qu’on puisse donner des coups de canif dans le secteur en ces temps d’austérité budgétaire: « ça touche la manière dont on soigne les gens et ça c’est insupportable ». Jordan, homme de gauche qui arrive tout de même à « dédiaboliser la droite », ne s’est retrouvé dans aucun des candidats à la primaire socialiste. Il votera quand même François Hollande, un choix « par raison et par défaut » car il ne veut pas d’un second mandat Sarkozy qui selon lui, a pêché par son style : « c’est plus une histoire d’homme que de politique. J’aurais peut être mieux toléré la même politique faite d’une autre manière avec un autre homme ». Lucide, fustigeant bien au-delà du sarkozysme, le système politique en général, il reproche au milieu de « brasser un certain type de personnalités, narcissiques, égomaniaques, mégalo, dans des postes où au contraire, il faudrait avoir une certaine humilité ».
Des révoltes et des interrogations que Jordan ne manque pas de partager avec ses amis, lui qui à côté de sa vie de médecin, aime sortir, aller au cinéma, et « refaire le monde sur un comptoir de café ». Des petites choses qui pour Jordan, participent à son bonheur de tous les jours : « Moi j’essaie de choper des petits bouts de bonheur là où je les vois ».
Julia Van Aelst
18:23 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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09.11.2011
Thomas, 27 ans, chargé de financement solidaire dans une association

Thomas, grand voyageur, a débuté sa carrière professionnelle dans le monde de la finance en partant en V.I.E (Volontariat International en Entreprise) après des études en économie-gestion à l’université de Paris-Dauphine. En Chine, puis au Brésil, c’est à la Société Générale qu’il a fait ses premiers pas en tant qu’analyste financier. Son job de l’époque ? Financer les entreprises produisant des matières premières. Dans ses pays en plein boom économique, Thomas gagnait alors plutôt bien sa vie : il avait un bon salaire et un fort pouvoir d’achat.
C’est justement à l’époque où Thomas travaillait à la Société Générale que Lehmann Brothers a fait faillite. Il se souvient: « Les banques étaient frileuses à se prêter entre elles ce qui empêchait leur refinancement: c'était la crise de confiance du système financier. Si bien que les financements vers l'extérieur ont été interrompus pendant un temps. Les banques attendaient d'y voir plus clair, comprendre les raisons, prendre du recul. Ce gel des investissements m'a directement touché car j'étais dans ma phase d'apprentissage et beaucoup des dossiers sur lesquels j'ai travaillé n'ont pas eu de suite. »
A son retour en France, rapidement porté par d’autres aspirations et notamment « celle de se lever pour défendre une cause », Thomas quitte le chemin tracé de jeune banquier pour une association de financement solidaire. Ce n’est pas un choix anodin car Thomas perd alors 500 euros en terme de salaire. Mais pour ce grand voyageur, « c'est dans ces situations d'instabilité que l'homme grandit ». Avec le recul il ne regrette donc rien, se dit « heureux », travaille enfin dans un « secteur qui fait du sens ». Aujourd’hui, Thomas gagne 1600 euros net par mois, habite Bastille et partage un loyer de 900 euros avec sa future femme qui travaille elle, chez Emmaüs. Son salaire actuel lui « suffit pour vivre ». Pour Thomas, l’argent n’est pas le plus important, lui qui rêve plutôt « d'ailleurs, d'un autre voyage, mais aussi de créer une entreprise au service des autres… ».
Thomas, rêveur, cosmopolite, grand voyageur, mais aussi révolté, n’hésite pas en tant qu’ancien salarié d’une grande banque à critiquer « le tout pouvoir du système financier sur l'économie et les lobbies financiers dans toutes les sphères politiques du monde ». Le manque de considération vis-à-vis de la jeunesse française le gêne également. Il parle d’une « génération mécontente » qu’on n’écoute pas, qu’on ne reconnaît pas et dont il ressent la colère sous–jacente.
Une jeunesse qui sera finalement une des priorités de campagne de François Hollande alors Thomas a l’oreille tendue vers le candidat de la gauche : « Mettre en avant les jeunes comme le fait François Hollande me semble courageux. Les jeunes qui passent des années à l'université sans trouver de boulot, qui enchaînent les contrats précaires, les jeunes des banlieues qui peinent à trouver leur place sur le marché du travail… ». Thomas votera donc pour lui en 2012 en espérant également que dans le domaine de la finance, des réformes soient proposées: taxe sur les transactions financières, déconnexion des activités de banque de détail de celles de banque d'investissement, « introduction dans le capital et non mise sous tutelle des banques qui jouent le rôle de financer de l'économie »..
Et que pense-t-il du bilan de Nicolas Sarkozy ? Thomas a apprécié sa politique étrangère, le fait que depuis 2007 la France soit « reconnue sur la scène internationale », le fait également qu’il ait participé à la chute de Kadhafi en Libye. Thomas se souvient avec une certaine fierté, de l’ovation du Président français à Benghazi en septembre 2011. Malgré cet avis positif sur la diplomatie française, Thomas reste sévère sur la politique intérieur et le style du Président, jugeant que celui-ci a malheureusement « dégoûté les citoyens de la politique et de la fonction de chef de l’Etat ».
Julia Van Aelst
21:43 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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03.11.2011
Margot, 21 ans, étudiante à AgroParisTech

Margot, 21 ans, tente de profiter au maximum de ses dernières années de vie d’étudiante. A côté de ses cours à AgroParisTech, grande école formant des ingénieurs agronomes, elle sort, fait beaucoup de sport, reçoit souvent du monde à dîner dans son petit appartement, non loin de la rue Mouffetard. Elle lit beaucoup aussi, va voir des expositions, et rencontre du monde au gré de ses sorties. Cette vie d’étudiante presque insouciante, en tout cas légère, n’est que bien méritée : durant trois longues années en classe préparatoire scientifique, Margot s’est battue pour cette intégration en grande école.
En tant qu’étudiante, Margot ressent peu la crise. Elle se dit « protégée ». Elle trouve simplement la vie chère depuis qu’elle a quitté le foyer familial et vit avec son petit ami. Ils partagent le loyer de l’appartement, paient 300€ chacun, bénéficient des aides au logement. Heureusement Margot est peu dépensière, a beaucoup d’économies derrière elle et est hôtesse d’accueil en parallèle de ses études. Cela lui permet de payer son loyer, et son permis qui lui coûte cher, 900€.
Mais les années de la vie étudiante passent vite et dans un an et demi, Margot se retrouvera sur le marché du travail, devra trouver son premier emploi, connaîtra peut-être les premières galères des jeunes diplômés. Aujourd’hui, tout cela lui semble loin. Ce qui lui fait peur, ce sont « les autres », voir « qu’ils ont un projet, qu’ils savent où ils vont ». Car pour Margot, l’avenir reste flou, elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire, simplement que les domaines de la biologie marine ou de la recherche en neurosciences lui plaisent plus que les autres. Alors comme pour parer à la crainte de ne pas encore savoir, Margot tente de garder confiance en elle et en l’avenir: « au final j’arrive à faire les bons choix, je m’en sors toujours ».
Finalement à 21 ans, Margot semble emportée par ses aspirations personnelles, loin devant la recherche d’un bon salaire. Ce n’est pas sa priorité, contrairement à certains de ses camarades de promotion qui eux, malgré une formation en ingénieurs agronomes, ont les métiers de la finance en ligne de mire et « disent clairement qu’ils sont là pour faire de l’argent ». Malgré cela, elle redoute le grand saut dans la vie active car ce que Margot redoute le plus, c’est de « perdre sa liberté », elle qui a horreur du « train-train » : « J’ai peur de rentrer dans un métier, de me lever tous les jours à la même heure, de faire tous les jours la même chose, de m’ennuyer. J’ai besoin de mouvement, j’ai très peur de l’ennui. ». Et là où elle étudie, on parle peu de « l’après » : « Ils ne nous disent pas à quoi tout cela débouche, à quoi sert ce que l’on apprend. C’est le problème du système français, c’est trop théorique et on ne sait pas où l’on va ».
En 2012, ce sera la première fois que Margot votera à des élections présidentielles. Elle a hâte, se dit excitée car le vote lui est fondamental : « J’aime bien voter, j’ai l’impression d’avoir un peu d’importance, un peu de poids sur le futur de la France. C’est important pour moi de donner mon avis. Je trouve qu’on nous demande pas assez notre avis ». Son avis à elle, c’est que les récentes escarmouches gauche – droite durant les primaires socialistes lui ont fait penser à une « cour de récréation ». Et Margot est profondément agacée. Elle repense par exemple aux « blagues sur le « fromage de Hollande à pâte molle » après la primaire ». Etait-ce nécessaire ? Et Margot, même si elle n’est « pas fan » de François Hollande, votera quand même pour lui. Mal à l’aise avec le style de Nicolas Sarkozy, « sa manière de s’exprimer, sa nervosité », elle lui reproche surtout d’avoir dégradé l’image de la France à l’étranger : « Brice Hortefeux a tenu des propos racistes et injurieux sur les Roms. Ce sont des choses qui me touchent plus que les bilans économiques ».
Julia Van Aelst
13:21 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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