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07.03.2012

Edouard, 27 ans, analyste financier

 

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Tout est venu d’une rencontre. C’était à un salon professionnel organisé à l’ESSEC, Grande Ecole de commerce où Edouard étudiait. On était fin 2010 et à cette époque, on parlait beaucoup crise de la dette en Espagne et au Portugal. Sur place, Edouard s’est mis à converser avec le directeur de la recherche d’un courtier parisien et « il était tellement fascinant » que le jeune étudiant a décidé de faire le même métier : analyste financier.

 Un bon salaire, mais au lieu d’une Porsche, beaucoup de voyages

 Un an et demi plus tard, Edouard a 27 ans et comme le directeur de recherche qu’il avait rencontré, il travaille pour un broker à Paris. Son job ? « Savoir ce qui se passe dans toutes les entreprises du secteur pétrolier et gazier et mettre un prix sur les actions de ces entreprises ». C’est un poste qui le stimule intellectuellement, il aime son côté non-routinier et il gagne bien sa vie.

 Son premier salaire? 2700 euros net par mois, et jusqu’à 6 000 euros de primes. Un montant qui lui évite de sentir la crise au quotidien, lui permet de « bien vivre » et de beaucoup voyager: « C’est bien payé, je ne suis pas à plaindre mais ça reste loin des sommes astronomiques qu’on peut entendre ». D’ailleurs, Edouard n’hésite pas à critiquer les dérives de son métier dans la finance. Collègues qui ne « vivent que pour et par l’argent », « logique de marché pas forcément régulé », « salaires champagne » pour certains… Edouard ne se dit « pas tout à fait représentatif de ce monde », même si par nécessité, il en a adopté certains codes.

 Lui n’a pas de Porsche, n’investit pas dans l’immobilier mais dépense une partie de son salaire dans les voyages. Il en a besoin, c’est viscéral : « Je préfère ça qu’investir dans la pierre à Paris. Je me dit que le salut n’est pas ici, qu’il faut aller voir ailleurs et que le monde, ce n’est pas que les marchés financiers, heureusement que les gens ne vivent pas que pour la bourse ! ».

 Un jeune financier qui votera Hollande « tant bien que mal »

 Cette contradiction, il l’assume. Finalement travailler en finance, c’est avant-tout pour « faire ses classes ». Car à terme, il souhaite faire de la politique, et pourquoi pas travailler dans les ministères. D’obédience « social-démocrate », rien de plus important pour ce jeune lillois que les valeurs de solidarité et de justice sociale. D’ailleurs, il le dit avec un franc sourire : « Je suis l’ennemi, je fais de la finance et je vais payer plus d’impôts si la gauche passe, mais au fond je m’en fous, si c’est bien utilisé, ça me fera plaisir ».

 Ainsi, Edouard votera « tant bien que mal pour François Hollande même si ce n’est pas la candidat idéal et même si dernièrement, il a fait beaucoup de bêtises et de démagogie ». A celui qui a érigé la finance en ennemi public n°1, Edouard répond avec distance : « Vouloir réguler la finance est un vœux pieux au même titre que la régulation d’Internet. C’est toujours difficile d’y arriver car on est jamais tout seul dans l’histoire ». Lui, le financier social-démocrate, aurait voulu un candidat « pragmatique » qui ne dérive pas dans la démagogie anti-système. Un candidat qui aurait le courage de réformer les finances publiques de la France, car « ce n’est pas juste en taxant les riches de 75% qu’on arrangera les choses ».

 Ses révoltes : le style Sarkozy et la condition des jeunes

 Le courage politique… Nicolas Sarkozy en a eu en réformant le système des retraites et Edouard le reconnaît bien volontiers. Il dit même que c’est « un service qu’il a rendu à la gauche ». Mais du quinquennat de l’actuel Président, c’est la seule chose positive qu’il retiendra. Car à côté, il a été déçu par « le style, le yacht Bolloré, le bouclier fiscal aux plus riches, sa façon de gouverner en bafouant les institutions de la Ve République et les débats nauséabonds sur l’identité nationale ». 

 Un Président trop bling-bling pour ce jeune qui s’indigne contre certains problèmes de notre société, et notamment celui des jeunes: « Les jeunes d’aujourd’hui, je leur souhaite bon courage. » Lui aussi a connu des galères : « Moi j’ai passé cinq mois au chômage et j’ai fait trente mois de stages en cumulé » et aujourd’hui, malgré son statut de financier et son salaire, Edouard ne se sent pas franchement au-dessus du lot : « même moi qui bosse dans la finance et qui ai fait de belles études, je ne peux que m’acheter une petite surface à Paris. Si les milieux favorisés ne peuvent presque pas accéder à la propriété, alors qui le peut ? ».

 

10:23 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer |

01.02.2012

Jean-François, 28 ans, prof de tennis

 

 

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 La terre battue, les balles, les raquettes, les matches… Jean-François a ça dans le sang depuis tout petit. Le tennis, c’est un peu toute sa vie, du moins une grande passion. Plus jeune, il était classé 1-6 et enchaînait les tournois de seconde série dans toute la France. Jean-François, de grande taille et très athlétique, a toujours été un grand sportif.

 Pourtant, quand il a du choisir son métier à la sortie du Bac, il avait hésité à entamer une carrière plus balisée et mieux payée dans l’informatique. Mais la passion a finalement pris le dessus: « Je ne me voyais pas du tout passer quarante ans dans un bureau derrière un ordinateur ». Alors il s’est lancé dans le sport, « quitte à gagner moins ».

 Aujourd’hui, Jean-François n’a plus le temps de jouer dans des tournois mais il enseigne avec plaisir. Il travaille en horaires décalés, finit généralement sur les coups de 22h le soir. Cela ne lui pose pas de problème, les journées passent vite, surtout quand il enseigne aux enfants. Finalement, il ne considère pas vraiment son métier comme un labeur quotidien: « J’ai l’impression de ne pas travailler, je suis payé pour ce que j’aime et c’est une énorme chance ».

 Une énorme chance qui ne l’empêche pas d’être profondément angoissé par la crise économique. En tant que professeur de tennis, Jean-François gagne 1200 euros net par mois en salaire fixe, soit un montant proche du SMIC. Mais à cela s’ajoute les heures qu’il donne en cours particuliers et qui sont comptabilisées en libéral. Ce sont ces heures qui lui permettent de mieux vivre et d’avoir un meilleur salaire à la fin du mois, jusqu’à 1800 euros.

 Pourtant, malgré les heures sup’, Jean-François dit s’en sortir grâce au « Système D ». Il revend de raquettes ou achète des places de cinéma à prix cassés sur internet, prend le vélib au lieu d’utiliser sa voiture quand il ne fait pas trop froid, achète ses voyages en dernière minute ou très longtemps à l’avance, ne part jamais en juillet-août…

 Face à la vie chère et face à une crise qui n’en finit pas, Jean-François dit ressentir beaucoup d’appréhension. Cette angoisse, il la calme en mettant un maximum d’argent de côté car « on ne sait jamais », et en travaillant le plus possible: « depuis 5 ans, je n’ai jamais refusé aucune heure de travail ».

 Il a tellement entendu d’histoires racontées par ses élèves avocats, ingénieurs, patrons. Des histoires sur des vieux retraités locataires d’appartements touchés par la précarité et qui n’arrivent pas à s’en sortir. Jean-François, lui, est prévoyant, il investira le plus vite possible dans la pierre pour se prémunir contre les aléas de la vie. Alors il cherche : « Je continue à regarder, mais j’oublie Paris, c’est vraiment cher ». Et avec ses 100 000 euros d’apport, il pense s’acheter un F2 en banlieue parisienne.

 Jean-François se sent réellement indigné par la vie chère et se dit prêt à aller manifester dans les rues. Il a l’impression qu’on prend tout le monde pour des « pigeons », exemple récent avec la téléphonie mobile. Avec la sortie fracassante de Free Mobile, Jean-François s’est tout d’un coup rendu compte que les opérateurs historiques en avaient quelque part profité pendant plusieurs années : « Si Xavier Niel n’était pas arrivé, on aurait encore payé pendant dix ans des forfaits hors de prix. Grâce à Free, j’ai vingt euros de plus à la fin du mois et si tu cumules tout, à la fin de l’année, je peux m’acheter quelque chose, me faire plaisir ».

 Le problème de la vie chère est donc le sujet qui lui tient le plus à cœur et c’est sans doute ce qu’il regardera dans les propositions des candidats. Mais pour l’heure Jean-François est indécis et il pose un regard assez désabusé sur des candidats et sur une droite/gauche qu’il considère comme interchangeables : « Que ce soit Sarkozy ou un autre, je me demande ce qu’il va pouvoir réellement changer. On est frappé de plein fouet et je ne sais pas qui va pouvoir arranger ça ».

 En 2007, il avait voté pour Nicolas Sarkozy mais cette année, il ne va « peut-être pas voter pour lui ». Pourquoi ? Car il n’a pas aimé « tout ce qu’il y a eu autour du personnage comme les lunettes Ray-ban, le bling-bling, les vacances sur les yachts. » Jean-François « galère et se lève tôt » et il a du mal à digérer ce gouffre avec les élites politiques.  A gauche, il a écouté les propositions de François Hollande mais elles ne l’ont pas marqué plus que ça : « Je suis très fataliste, je me dis que c’est encore des paroles, à chaque fois on propose des mesures et au final ce n’est pas tenu. » Alors oui, Jean-François ira voter, « mais sans espérer ».

11:34 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer |

10.01.2012

Bertrand, 25 ans, boucher-charcutier

 

 

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Bertrand (à droite) et son frère



Bertrand a 25 ans et est boucher-charcutier dans le 12e arrondissement de Paris. Avec son frère Nicolas, 29 ans, il a ouvert sa propre boucherie il y a maintenant deux mois. Les débuts sont quelque peu difficiles mais la passion pour le métier est là, très présente. C’est que Bertrand est fils de boucher et petit-fils de charcutier et dans la famille, « on aime la bouffe ». Il se souvient des repas traditionnels, de « la cuisine au beurre », de la viande qu’ils achetaient toujours en boucherie et jamais au supermarché, ô sacrilège, et aujourd’hui, Bertrand se pâme toujours pour des « escalopes sauce crème et champignons ou pour une saucisse au chou ». C’est gras mais « tellement bon » ! Et Bertrand interpelle son frère : « Le père aurait été dans les fruits et légumes à Rungis, t’aurais eu envie d’être boucher ?? ». Non de la tête.

 Aujourd’hui leur petite entreprise marche plutôt bien. Ils ont en fait repris la boutique d’un ancien boucher d’une petite rue non loin de Reuilly Diderot. Pour acheter le fond de commerce qui valait 110 000 euros, il a fallu sortir beaucoup d’argent et investir toutes les économies personnelles. C’est que la banque leur demandait un apport de 30% minimum pour l’octroi d’un crédit. Alors les parents ont fait une donation et les deux frères ont versé le reste.  Le projet s’est finalement concrétisé.

 Mais deux mois après l’ouverture, Bertrand ne touche pas de salaire car la boucherie continue à lui rembourser l’apport. Ce n’est que dans un an qu’il commencera à recevoir de l’argent, environ 1000 euros par mois. Bertrand vit donc toujours chez ses parents car les loyers coûtent trop cher, il trouve d’ailleurs que c’est scandaleux : « quand je vois le prix des loyers, j’ai envie de leur dire : les cocos, vous exagérez ! ». Sans paie officielle, Bertrand s’en sort pour le moment car il a  mis de côté une partie de ses anciens salaires et il reçu de l’argent de l’assurance après s’être coupé une partie d’un doigt. Un accident de travail qui lui donne le statut de travailleur handicapé.

 La crise ? Il ne la ressent que depuis qu’il est patron car auparavant en tant qu’ouvrier, il gagnait plutôt bien sa vie. Mais d’un point de vue professionnel, Bertrand ressent un net changement dans les attitudes d’achat des clients : « Depuis quelque temps, les gens dépensent moins d’argent dans la viande. Ils achètent plus de conneries comme le jambon, les côtes de porc ou les cordons bleus qu’on vendait beaucoup moins avant. Maintenant on vend jusqu’à 24kg de jambon blanc par semaine! ». Il y a même un client qui lui achète de la viande à crédit …

 Au-delà des difficultés financières, la vie de jeune patron que mène Bertrand est synonyme de beaucoup d’efforts et d’une part de sacrifices. Il travaille 60h par semaine, déclare ne dormir que trois ou quatre heures par nuit. Et son week-end ne dure que du dimanche après-midi au lundi soir. Il vit en décalé, se rend compte que c’est parfois difficile de mener une vie sociale, et avoue : « C’est vrai que le soir j’aimerais avoir un peu plus de temps ». Ce qu’il voudrait aussi, c’est une petite-copine : « J’ai la voiture qui roule vite, je suis patron, c’est la classe ! Avec une copine, je commencerais à être bien… », dit-il en rigolant, ironique.

 Alors du courage, il en faut. Et c’est pour cela que la valeur travail est primordiale chez Bertrand. Il en parle avec ferveur, s’indigne contre une certaine jeunesse : « Le problème avec les jeunes, c’est que vous allez avoir un apprenti sur dix qui va être vraiment génial. Les autres, ça arrive en retard, ça demande tout le temps des week-ends … ».  Il préfère donc travailler avec les vieux bouchers, ceux qui n’hésitent pas à rappeler pour du travail passé 67 ans. Bertrand, lui qui n’est « pas allé à l’école » mais qui a toujours fait l’effort de savoir « lire, écrire et compter » et de travailler tôt pour gagner sa vie, ne comprend pas « les gens qui ne foutent rien de la journée, ceux qui se plaignent mais qui n’ont pas l’air de faire plus d’efforts pour leur situation, qui ne se prennent pas en main ».

 Bertrand, grand fan de « Questions pour un champions », lis les BD, les mangas et écoute la radio tous les matins. Ouï FM parce-que c’est la radio rock et que la musique lui plaît. De sa petite boucherie, il suit les affaires du monde, parle de la Grèce, du triple A et des journées de carence dans les secteurs public/privé. Grand débat il y a quelques mois, et Bertrand a son avis sur la question : « Dans le privé, ils ont quatre journées alors qu’ils en ont une dans le public. Mais notre devise ce n’est pas « liberté, égalité, fraternité » ? Je pense qu’on n’est pas tous égaux en France, je ne nous sens pas tous égaux ».

 

 De Nicolas Sarkozy, il n’est pas foncièrement mécontent, estime qu’il a fait des bonnes choses et qu’on lui a mis des bâtons dans les roues, alors « il a fait de son maximum mais il ne peut pas tout faire, ce n’est pas superman ». La seule chose qu’il lui reproche est son côté bling-bling parce que dans le monde de la boucherie, ça ne pardonne pas: « Dans notre milieu, on dit souvent que si le patron arrive avec sa grosse voiture, ça le fait pas du tout. Il vaut mieux afficher sa pauvreté, ça évite les problèmes. »

 Mais il n’empêche, Bertrand ne sait toujours pas pour qui il va voter même s’il avoue une préférence pour la droite. Car en tant que patron, il avoue que la gauche et le social, c’est pas vraiment « son truc ».  En attendant, Bertrand se plaint du vide des débats, du fait qu’on ne parle que des « bourdes des candidats mais pas de leurs propositions ». Lui voudrait que la France redevienne performante économiquement, mais aussi que les valeurs de travail, de respect et de service soient plus présentes dans la société.  

 Des valeurs que Bertrand tente déjà d’appliquer lui même : « Hier, j’ai eu une dame qui m’a demandé de dégraisser un faux-filet, je me suis dit : bien sûr, ça fait partie du boulot, on est là pour faire plaisir au client ! Et ça, c’est par exemple la grande différence entre nous et les grandes surfaces ».

 

13:26 Écrit par Julia Van Aelst dans A visages découverts | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer |

 
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